CHAPITRE PREMIER

 

 

Rowena vint au monde quelques heures à peine après que le soleil fut devenu vert. Sa naissance n’étant attendue que pour dix jours plus tard, le médecin de la cour  – maître Aquarius  – fut mandé en toute hâte au chevet de la reine. C’était un vieil homme au cheveu rare, perpétuellement vêtu du costume de sa charge : ample robe et chapeau pointu, venant tous deux d’échanger leur violet contre du rouge. Maître Aquarius ne songeait plus à s’en émerveiller : au cours de sa longue existence il avait vu le soleil adopter les sept couleurs et ses habits se modifier en harmonie avec le monde. Il se gardait même de ressentir une quelconque préférence pour l’une ou l’autre décennie ; le monde était ainsi que les dieux l’avaient fait et les hommes n’avaient pas à émettre de jugement sur leur œuvre.

 

Lorsque maître Aquarius arriva dans les appartements royaux, le souverain était assis près de son épouse, serrant sa main entre les siennes pour tenter de la réconforter.

L’immense chambre, aux murs recouverts de sept tentures représentant le mouvement immuable de la vie, était illuminée par le feu qui crépitait au cœur d’une cheminée de pierre. Seules sources de lumière naissant à Fuinör, les flammes avaient accompagné le soleil dans sa métamorphose et jetaient des reflets verts sur les draps où se débattait la reine, contre les douleurs de l’enfantement.

Près du foyer, une servante aux cheveux blancs faisait chauffer un chaudron empli d’eau. Elle salua l’entrée du vieux médecin d’un signe de tête indifférent.

Maître Aquarius s’approcha du roi.

— J’ai fait aussi vite que j’ai pu, Sire, dit-il. Si vous voulez bien vous retirer, maintenant...

Turgoth, troisième du nom, leva vers lui un regard absent. Ses traits tirés laissaient deviner son anxiété.

— Tout se passera bien, n’est-ce pas ? demanda-t-il d’une voix qui tremblait un peu.

Maître Aquarius savait qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une question ; le souverain ne cherchait qu’un peu de réconfort.

— Je ferai tout mon possible, dit-il. Rassurez-vous !

Comme la reine laissait échapper un cri de souffrance, il ajouta :

— Je vous en prie, Sire, laissez-nous !

Turgoth pressa une dernière fois la main de son épouse, tenta de lui sourire puis, à regret, quitta lentement la chambre.

Dès qu’il fut sorti, maître Aquarius ramena les draps au pied du grand lit à baldaquin. Il eut un geste plein de douceur, de respect, pour remonter la chemise de la reine et découvrir son ventre tendu.

— N’ayez crainte, Votre Majesté, dit-il. J’ai accouché de nombreuses femmes, dont la propre mère du roi, et les choses se sont toujours déroulées normalement. Faites-moi confiance...

La reine n’avait pas encore trente ans et, bien entendu, c’était son premier accouchement. Pourtant elle ne manquait pas de courage. Solidement constituée, elle ne s’était jamais plainte au cours de sa grossesse et, décidée à supporter stoïquement tout ce qui accompagnerait la naissance de son enfant, elle ne criait que lorsque la douleur la surprenait, l’empêchant de serrer les dents à temps.

— Je vous fais confiance, maître Aquarius, dit-elle,

Puis ses traits se crispèrent sous l’effet d’une nouvelle contraction.

— Vite, Angiosta ! cria le médecin. L’eau et les linges !

La vieille servante versa le contenu du chaudron dans un petit bassin de terre cuite et l’amena auprès du lit. Elle agissait méthodiquement, sans paraître porter le moindre intérêt à sa tâche. Angiosta avait été la nourrice de Turgoth III et serait probablement aussi chargée de l’enfant sur le point de naître ; mais si elle souhaitait de tout son cœur que celui-ci vécût, elle n’éprouvait qu’indifférence pour les souffrances de la reine qui ne lui avait jamais accordé d’attention, contribuant même à lui faire perdre l’affection du jeune roi. Elle comprenait fort bien que Turgoth préférât à la sienne la compagnie de la reine mais ne se sentait pas obligée de l’accepter.

 

Au début tout se passa bien. L’enfant se présentait normalement. Aidée par les mains expertes de maître Aquarius, la reine parut sur le point de vivre un accouchement tout à fait anodin : les douleurs se firent plus violentes et bientôt, malgré sa bravoure et ses résolutions, elle ne put s’empêcher de crier. Ses hurlements résonnèrent dans toute l’aile droite du château, comme le tocsin de la vieille cloche lorsque sonnait l’heure de la guerre, au faîte de la chapelle. A les entendre, on l’eût pensée au bord de l’agonie.

Quand enfin le vieux médecin sectionna le cordon ombilical et donna une légère tape sur les fesses du bébé, le soleil était presque couché. Il enveloppa dans un linge le nouveau-né dont les plaintes s’élevaient haut et clair, puis le confia à Angiosta.

Ce fut alors que les choses tournèrent mal.

— Donnez-moi mon enfant, dit la reine. Je veux le voir !

Maître Aquarius lui jeta un coup d’œil ennuyé. C’était l’instant qu’il détestait le plus au cours des naissances royales. La mère de l’actuel roi, personne frêle et dénuée de santé, avait au moins eu la décence de succomber pendant l’accouchement, lui évitant un pénible devoir.

— Un instant, je vous prie, Votre Majesté, dit-il.

Il tira de sa poche un minuscule écrin doré, contenant une poudre végétale qu’il avait préparée à l’avance, en prévision d’un tel incident. Il en saisit une pincée entre le pouce et l’index.

— Un calmant, Votre Majesté. Ensuite Angiosta vous donnera l’enfant.

Il déposa la poudre entre les lèvres de la reine qui mourut en quelques secondes, sans même s’en rendre compte. La vieille servante n’avait eu aucune réaction ; elle savait parfaitement ce qui devait arriver pour respecter la tradition : depuis que le monde était monde, les reines de Fuinör mouraient en donnant le jour à l’héritier du trône...

Maître Aquarius ferma les yeux de la souveraine rabattit la chemise sur ses jambes inertes et remonta le drap jusqu’à sa poitrine. Il la regarda une dernière fois, enviant le roi qui, pendant trois années, avait pu tenir en sa couche cette jeune beauté aux cheveux blonds. Désormais ceux-ci arboraient une délicate nuance vert pâle et elle était peut-être encore plus désirable ainsi. Il était fort dommage qu’elle eût dû mourir.

Etouffant d’inutiles regrets, le vieux médecin sortit de la chambre. Le roi attendait à l’extérieur, prostré dans un fauteuil ; il se leva en le voyant arriver.

— Alors ? demanda-t-il, impatient. Tout s’est-il bien passé ?

— Tout, Sire ! acquiesça maître Aquarius. C’est une fille. La reine n’a malheureusement pas supporté le choc de l’accouchement ; elle s’est éteinte aussitôt après la délivrance.

Turgoth ne sembla pas avoir entendu les dernières paroles du médecin. Un sourire joyeux éclaira son visage enfin détendu.

— Une fille ? clama-t-il. Alors dans dix-huit ans nous aurons un grand tournoi, Aquarius !

— Oui, Sire. La reine est morte, Sire...

Le roi parut enfin se rendre compte de ce que disait le vieil homme. Son expression s’assombrit un peu.

— La pauvre enfant ! dit-il. J’avais peur qu’elle fût trop faible pour résister à cette épreuve. Je ne me trompais pas. Je vais donner des ordres afin qu’on lui fasse des funérailles dignes d’elle. Elle fut une compagne fidèle et aimante... Je prie pour que son âme trouve une place de choix dans la contrée de la mort.

A cet instant un serviteur entra et annonça l’arrivée du chevalier Ghénarys. Le roi oublia aussitôt la mort de son épouse et se précipita au-devant de son meilleur ami.

— C’est une fille ! cria-t-il à nouveau. Ghénarys ! J’ai une fille !

 

Le roi Turgoth III était un homme robuste dont le visage, aux traits naturellement marqués, était encore endurci par la moustache et la courte barbe cerclant d’une ligne sombre ses lèvres fines.

Il entrait dans sa trente-cinquième année. Son père était mort vingt-trois ans auparavant et, jusqu’à sa majorité, la régence du royaume avait dû être assurée par le conseiller Hormund. Pour éviter que ceci ne se renouvelât, Turgoth avait voulu que son propre héritier naquît alors que lui-même était encore jeune : il n’était pas bon que Fuinör fût dirigé par une personne n’appartenant pas à la famille royale. La naissance de Rowena le combla donc au-delà de tous ses espoirs.

Le fait que l’enfant fût une fille ajoutait encore à sa joie car cela était une promesse de réjouissances futures : un garçon succédait tout bonnement à son père lorsque celui-ci mourait, mais une femme ne pouvait régner sur Fuinör. Il fallait donc la marier au plus valeureux de tous les chevaliers, lequel deviendrait roi à sa place. C’était ainsi que le grand-père de Turgoth était monté sur le trône, après avoir désarçonné tous les adversaires s’étant mesurés à lui au cours du tournoi devant désigner l’époux de la princesse.

 

Grand amateur d’affrontements courtois, le roi ne put attendre dix-huit ans. Le lendemain même de l’accouchement, il fit annoncer que, pour fëter dignement l’événement, tous les chevaliers du royaume étaient invités à venir jouter au cours d’un tournoi, dont le prix serait le rôle de protecteur de la princesse  – titre qu’il avait purement et simplement inventé alors qu’il cherchait un enjeu.

Ce tournoi se déroulerait immédiatement après que les fées fussent venues se pencher sur le berceau de l’enfant nouvellement née. Des messages furent envoyés à celles-ci, une date fut retenue et le château commença à retentir des préparatifs de la fête. Servantes et serviteurs, croulant sur les ordres parfois contradictoires que leur donnaient leurs maîtres, faisaient de leur mieux pour les satisfaire mais ne savaient vraiment plus où donner de la tête.

Ce fut dans cette atmosphère confuse que fut ensevelie la reine, sous l’une des dalles de la chapelle, rejoignant là toutes celles qui, à son image, avaient cru le temps d’un enfant tenir entre leurs mains la destinée de Fuinör.

N’étaient présents à la cérémonie, d’une austère simplicité, que le prêtre officiant, le roi et quelques chevaliers. La reine avait rempli son rôle. On fit dire quelques prières en son nom, on l’enterra, puis, la conscience en repos, chacun put doucement commencer à l’oublier. Trois ou quatre jours après sa mort, tout était comme si nul ne se souvenait qu’elle avait seulement existé.

Il devait s’écouler de longues années avant que son nom ne fût prononcé à nouveau dans l’enceinte du château.

 

Alors que le soleil était à peine levé, la salle du trône retentissait déjà des premiers éclats de la fête à venir.

Tous les chevaliers étaient venus, en habits d’apparat, délaissant leurs quêtes ou leurs querelles. Le vieux Jorlond et son neveu Farnn, brouillés depuis des années pour une question de patrimoine, bataillaient dans la contrée de la guerre lorsque la naissance avait été annoncée. Sur l’heure ils avaient décidé une trêve et s’étaient rendus de concert au château du roi, tandis que leurs armées respectives reprenaient des forces pour un prochain assaut.

Ghénarys, premier chevalier du royaume, était assis à la gauche du roi. Jeune homme imberbe aux traits fins et réguliers, il souriait toujours, à moins qu’un impudent ne parvînt à le mettre en colère. Maintes fois il avait prouvé sa valeur, comme durant la guerre ayant opposé Turgoth au baron félon Mortys, quelques années auparavant. Sa loyauté et son ardeur au combat en avaient fait l’homme de confiance du roi, en même temps qu’un ami très cher.

Chevalier servant de la reine, il avait insisté pour que Turgoth fît recouvrir d’un voile noir le siège à sa droite, en signe de deuil. Le roi avait longuement hésité : il ne désirait pas ternir l’ambiance de la fête mais, pour obliger Ghénarys, avait fini par accepter, admettant que cela serait sans doute plus correct.

En contrepartie, il avait exigé que son ami participât au tournoi. Le jeune chevalier était en effet toujours réticent à ce sujet : depuis deux ans il n’avait trouvé aucun adversaire à sa mesure et ne désirait plus démontrer sans raison su supériorité. Un vent de désespoir avait d’ailleurs parcouru les autres chevaliers lorsque la nouvelle avait été annoncée : plus d’un qui croyait déjà tenir le trophée se sentait désormais presque sûr de mordre la poussière.

 

Le propre des fées semblait être de savoir se faire attendre. Au courrier du roi elles avaient fait répondre qu’elles seraient présentes avant que le soleil n’ait achevé le tiers de sa course. Deux heures après midi, alors que les serviteurs désespéraient de pouvoir encore longtemps garder le repas prêt à être servi, sentant déjà le fouet mordre leur dos si la nourriture pâtissait de l’attente, on n’avait toujours reçu aucun signe annonciateur de leur venue.

— C’est insensé, murmura le roi, penché vers Ghénarys. Le tournoi devrait commencer dans une heure et nous n’avons toujours pas mangé.

— Cela ferait sans doute du bien à certains chevaliers de s’abstenir un peu... mais il serait dommage d’infliger cela aux dames. Ne peut-on faire quelque chose ?

A cet instant les fées arrivèrent.

Un rayon lumineux vert émeraude s’infiltra par l’une des fenêtres, tandis que les notes joyeuses qu’égrenait un luth emplissaient la salle du trône.

Sans que quiconque pût affirmer les avoir vues se matérialiser, elles furent brusquement là où auparavant il n’y avait personne : sept jeunes femmes aux longs cheveux vert pâle, tenant en main une baguette dont l’extrémité rayonnait à l’image d’une étoile. Les sept visages étaient les mêmes, car les fées étaient sœurs. Seule les distinguait la couleur de leur ample robe, orangée, jaune, verte, bleue, indigo, violette ou pourpre. Ainsi étaient-elles apparues au premier roi de Fuinör, bien des décennies auparavant et ainsi semblaient-elles toujours apparaître, sans que l’une d’entre elles accusât la moindre ride. Les fées étaient éternelles.

Celle dont la robe épousait la couleur du soleil s’avança vers le trône, près duquel avait été déposé le berceau de Rowena. Se moquant totalement d’être la reine du jour, la petite fille pleurait ; mais nul ne prenait garde à ses cris.

— Je te salue, roi Turgoth ! dit la fée verte d’une voix suave. Nous avons répondu à ton appel comme nous avions répondu à celui de ton père, il y a bien des années !

— Je vous remercie, répondit le roi, très ému. Votre présence à toutes est un honneur pour ce château. Puis-je vous présenter ma fille Rowena ?

Il s’approcha du berceau et saisit dans ses bras l’enfant, dont les cris redoublèrent. Il la berça tendrement, soutenant d’une main la tête déjà couverte de cheveux noirs. A moins que les fées n’y vinssent changer quelque chose, la princesse serait brune. Sa chevelure resterait immuable, de décennie en décennie.

Les cris diminuèrent peu à peu.

Elle est très jolie, dit doucement la fée verte. Je déclare qu’elle grandira en charme et en beauté. Nulle femme humaine ne pourra jamais rivaliser avec elle.

Un murmure d’approbation parcourut la cour assemblée lorsque la fée toucha de sa baguette le front de Rowena, la nimbant tout entière d’une brève lueur.

L’une après l’autre, les fées vinrent alors prononcer don que, grâce à elles, posséderait la princesse. Turgoth avait été pareillement doté à sa naissance, car les fées venaient accueillir tout enfant de haute naissance.

— Elle chantera à ravir, dit la fée bleue. Et les oiseaux eux-mêmes jalouseront sa voix.

Pour l’heure, les talents de chanteuse de la princesse enflammaient moins les cœurs qu’ils ne perçaient les oreilles mais chacun savait que les fées ne parlaient pas à la légère : tout se déroulerait de la façon dont elles le prédisaient.

— Elle jouera avec grâce de tous les instruments de musique, déclara la fée indigo. Le luth sera son compagnon de tous les instants.

— Elle sera suprêmement habile de ses mains, dit la fée violette. Aucune tâche ne sera trop délicate pour elle.

— Elle se donnera tout entière au chevalier qu’elle aimera, continua la fée pourpre. Jamais elle ne trompera sa confiance.

— Et elle portera pour lui un fort et bel enfant, ajouta la fée orangée. Grâce à elle sera assurée la descendance de la famille royale.

Enfin la fée jaune s’avança devant le roi et sa fille.

— C’est une femme, dit-elle. Comme toutes les femmes de la noblesse, il ne serait pas juste que son esprit, trop aiguisé, vienne gâter les décisions des hommes. Je déclare donc qu’elle sera stupide, dédaignera les affaires de la politique et des sciences pour se consacrer aux arts innocents, puis à ses fonctions d’épouse.

Lorsqu’elle fut touchée une septième et dernière fois par l’extrémité éclatante d’une baguette magique, Rowena cessa brusquement de pleurer. Le roi et la cour étaient bien trop occupés à remercier les fées de leur générosité pour seulement s’en apercevoir.

 

Et le repas put enfin avoir lieu.

La princesse fut rendue à Angiosta qui s’empressa de la nourrir, tandis que chevaliers et gentes dames s’installaient autour d’une table couverte de mets alléchants : viandes de chevreuil ou de sanglier, accompagnées de force sauces, ou fruits de la contrée des semailles  – dont certains poussaient même lors de la saison des neiges.

Le vin se mit à couler à flots dans les coupes, les langues se délièrent et l’ensemble bruyant des conversations vint bientôt couvrir quelques murmures plus intimes : sentant leur sang n’échauffer, certains chevaliers proposaient à leurs épouses un long pèlerinage à la contrée de l’amour, comme aux premiers temps de leur union. D’autres, moins scrupuleux ou simplement plus hardis, osaient faire la même demande à des dames ne leur appartenant nullement. Celles-ci, lorsqu’elles n’acceptaient pas avec joie, se contentaient de refuser poliment, amusées. Rares étaient les duels provoqués par la dénonciation d’un amant éventuel. Et puisque l’adultère, tout comme son frère Jumeau le devoir conjugal, ne pouvait s’exécuter qu’au sein de la contrée de l’amour, les duels de Jalousie n’existaient presque pas, tant étaient peu nombreuses les femmes infidèles.

Pourtant des serments s’échangeaient, des mains se nouaient, pour une seconde ou une heure... Quelques rapides baisers étaient même déposés sur les lèvres des dames. Dans la contrée du miroir la loi interdisait d’aller plus loin, que ce fût en public ou en privé.

Les jouvenceaux et jouvencelles de noble souche étaient également conviés à la fête. Tous et toutes y venaient pour rencontrer les chevaliers, les uns dans l’espoir de retenir l’attention d’un maître qui les prendrait comme écuyers, les autres dans celui de séduire. Un chevalier sensible aux charmes d’une damoiselle porterait les couleurs de celle-ci durant  le tournoi puis l’épouserait en justes noces au cours de la semaine suivante. Cette coutume n’était peut-être pas étrangère au fait que les jeunes filles servissent elles-mêmes le vin, en quantité, dans les coupes des chevaliers célibataires.

Auriana, la fille du baron Mortys, ne parvenait pas à se consoler de la perte de ses cheveux roux, depuis le changement de soleil. Elle comprit que cela n’était aucunement un obstacle à sa beauté quand le vieux Jorlond, veuf endurci, lui proposa d’un même élan son cœur, sa couche et son héritage. Elle accepta sans hésiter : l’honneur qu’on lui faisait et la richesse en perspective valaient bien d’appartenir à un vieillard.

Quant à Ghénarys, le beau Ghénarys, non content d’avoir semé le défaitisme parmi les hommes, il brisa le cœur des nombreuses femmes qui tentèrent de recueillir sa faveur. S’il rendait les sourires, il refusait invariablement les mots doux et touchait à peine à sa coupe, de sorte qu’il était impossible d’y reverser du vin.

— Je ne te comprends pas, mon ami, lui dit le roi, après qu’il eut encore refusé les avances d’une jeune fille. Elles se jetteraient toutes dans les flammes pour un seul regard de toi. Que ne choisis-tu la plus belle pour en faire ta femme ? Il doit être bien agréable de dormir auprès de telles jeunesses...

— Sans doute, Sire, sans doute, répondit le chevalier, arborant un triste sourire. Mais je n’en ressens nul besoin pour l’instant. J’avais consacré toute ma vie à la reine. Puisqu’elle est morte, ma loyauté passe à la jeune princesse. Il me semble être fait pour servir des femmes qui ne m’appartiendront jamais. Peut-être est-ce mieux ainsi...

— Qui sait, Ghénarys ? Qui sait ? murmura Turgoth, répondant à la fois aux deux dernières phrases de son ami.

 

Les fées avaient quitté la fête avant le début du repas. Elles n’avaient pas l’habitude de participer aux réjouissances humaines, n’en appréciant ni la teneur ni les excès. Bien qu’il les aimât et les respectât, Turgoth se sentait toujours un peu gêné en leur présence et éprouvait un secret soulagement lorsqu’elles partaient.

Ce fut donc empli d’allégresse qu’il déclara le tournoi ouvert.

Les tribunes du champ clos étaient envahies par les femmes, les enfants et les chevaliers qui, par choix ou obligation, ne participeraient pas au tournoi. Un emplacement, assez mal situé, avait été réservé pour les serviteurs, les marchands et les visiteurs de petite naissance.

Cinq murets de bois étaient édifiés sur toute la longeur du champ clos. A leurs extrémités on avait disposé un porte-lances et un mât destiné à recevoir le blason des combattants, afin que le public sût quels chevaliers étaient en lice. Sous leurs heaumes et leurs lourdes armures, il était parfois difficile de les reconnaître.

On procéda tout d’abord aux éliminatoires. Prenant place de part et d’autre des murets, cinq chevaliers s’avancèrent à chaque bout du champ clos. Au signal donné par un héraut ils lancèrent leurs chevaux, abaissant progressivement leurs lances. Le choc eut lieu au centre, sous les yeux du roi, dans un fracas de bois-brisé et de métal martelé. Cinq des cavaliers furent désarçonnés. Parmi eux était le vieux Jorlond qui, pour l’amour de sa belle, avait tenu à prendre part à la joute, alors que son âge l’en dispensait sans que l’honneur eût à en souffrir. Son pied se coinça dans l’étrier de son cheval ; il fut traîné par l’animal pendant plusieurs centaines de mètres avant que les écuyers ne parvinssent à l’arrêter. Lorsqu’on releva la visière de son heaume, Jorlond avait cessé de vivre. La jeune Auriana éclata en sanglots, sans doute moins par tristesse que par dépit de voir la richesse lui échapper.

Cet assaut brutal se répéta jusqu’à ce qu’il ne restât plus que dix chevaliers n’ayant pas subi de défaite. Au nombre de ceux-ci se trouvaient Ghénarys et Farnn, le neveu de Jorlond, que la mort du vieil homme débarrassait d’une guerre interminable.

Une vaste ovation salua les vainqueurs. Le moment était venu pour eux d’aller incliner leur lance devant la noble dame de leur choix, avant le combat final. Sans se préoccuper de la coutume, Ghénarys salua le roi avec respect et noua lui-même un foulard noir à l’extrémité de sa lance.

Une dernière fois il porterait les couleurs de la reine.

La plupart des chevaliers restant en lice étaient des combattants expérimentés, mariés depuis de longues années. Ils rendirent simplement hommage à leur épouse. Le plus jeune, encore célibataire, était Farnn. Il y eut un murmure de désapprobation lorsqu’il guida son cheval devant Auriana et sollicita l’honneur de combattre en son nom. Sûrement il ne pouvait pas ainsi insulter la mémoire de son oncle, même s’ils ne s’aimaient guère !

Le murmure s’accentua lorsque la jeune fille tira de son sein un foulard pourpre et en para la lance. Ainsi échangeait-elle un époux chenu contre un autre, jeune et robuste, tout en conservant le même héritage.

Auriana était ambitieuse et le moment lui semblait venu de prouver qu’elle en avait les moyens.

Les blasons des dix concurrents furent exposés et la joute reprit. Au premier assaut un seul cavalier vida les étriers. Il fallut quinze affrontements de plus pour qu’il n’en subsistât que deux : il arrivait souvent que des adversaires de force et d’habileté égale brisassent leurs lances sans que l’un pût être désarçonné. Chaque fois qu’une armure entrait lourdement en contact avec le sol, la clameur populaire scandait le nom du vainqueur, quel qu’il fût ; et si celui-ci était défait lors de l’assaut suivant, on l’oubliait tout aussi vite qu’on l’avait adoré.

Ghénarys fit voltiger hors de sa selle le gros baron Flawian puis observa le résultat de la joute voisine afin de savoir quel serait son dernier adversaire. Il constata avec surprise et intérêt qu’il s’agirait de Farnn. Ce jeune chevalier était décidément plein de promesses. Etait-il bien nécessaire de l’humilier ?

Sans se soucier du héraut sonnant le début de la dernière joute, Ghénarys alla abaisser sa lance devant Turgoth et découvrit son visage.

— Sire, j’ai une faveur à vous demander, dit- il. Farnn est venu loyalement à bout de tous ses adversaires, plus forts et plus expérimentés que lui : cela mérite récompense. Accordez-lui le prix du tournoi sans qu’il lui soit besoin de me combattre !

Le roi caressa pensivement sa barbe. Acquiescer au désir de son ami le priverait de la plus belle rencontre du tournoi.

— Qu’en pense le chevalier Farnn ? interrogea-t-il.

— Je sais avoir peu de chances de battre Ghénarys, répondit l’interpellé. Je suis néanmoins prêt à essayer. Que la réponse appartienne à la dame dont je porte les couleurs !

Un vivat général salua un geste aussi galant. Turgoth se tourna vers la jeune personne, dont les joues devenaient vermillon d’être ainsi amenée à jouer un rôle important.

— Eh bien, damoiselle ? Votre chevalier combattra-t-il ?

Auriana avait seize ans, un corps de rose et des yeux lumineux. Elle rêvait de gloire, de batailles et de richesses. Sa poitrine se gonfla sous le feu de l’émotion et, l’espace d’un instant, un éclair étrange illumina son regard.

— Il combattra ! dit-elle. Rien n’est jamais acquis qui ne se soit gagné !

— Qu’il en soit ainsi ! dit Turgoth, ravi de la décision.

Sans dire un mot les deux chevaliers saluèrent, rabattirent la visière de leur heaume et regagnèrent leur place. La foule retint son souffle lorsqu’ils galopèrent l’un vers l’autre, se dressant un peu sur leurs étriers pour augmenter la force du choc.

Farnn fut littéralement projeté hors de sa selle par la lance de Ghénarys ; il retomba comme une pierre dans la poussière du champ clos tandis qu’éclatait l’ovation célébrant son adversaire. Au travers des vivats, nul n’entendit le cri de rage impuissante que poussa Auriana. Le regard qu’elle posa sur Ghénarys lorsqu’il vint recevoir sa récompense était chargé de haine. Comme toutes les tricheuses, elle n’aimait pas perdre.

— Chevalier Ghénarys ! claironna Turgoth III, rayonnant. Compte tenu de votre bravoure et de votre habileté, je vous fais en ce jour chevalier servant et protecteur de la princesse Rowena, héritière légitime du trône de Fuinör !

Mais ni le roi ni son meilleur chevalier ne pouvaient se douter que Rowena possédait déjà un protecteur, bien des années avant sa naissance, ni que viendrait le jour où elle n’en aurait définitivement plus besoin.

 

L’enchanteur n’aimait pas les fées. Dans une certaine mesure, on pouvait même dire qu’il les craignait. De tous les êtes vivants, elles seules avaient le pouvoir d’empêcher l’aboutissement de son œuvre. Pourtant il ne pouvait se passer d’elles : alors qu’il agissait dans l’ombre, chacun les respectait, comme une institution sacrée. Sans elles le destin de Rowena, celui de Fuinör, ne pourrait s’accomplir.

Le plus difficile avait été de prendre le contrôle de l’une d’entre elles. Il s’en savait capable mais si une seule de ses sœurs s’en était aperçue, tout aurait été perdu : il ne pourrait les vaincre si elles luttaient ensemble.

L’enchanteur était arrivé au château du roi dès l’aurore et, invisible, avait patiemment attendu la venue des fées, ne quittant pas du regard le berceau où reposait l’enfant. Il cherchait à faire le vide en lui, débarrasser son esprit de tout ce qui n’était pas la tâche à accomplir. Il lui fallait concentrer toute sa force vers ce seul but s’il désirait avoir une chance de l’atteindre. Mais la vision de Rowena l’aidait, dispensatrice d’apaisement et d’espoir.

Lorsque les fées s’étaient présentées, l’enchanteur était prêt.

Il avait retenu son souffle tandis qu’elles avaient commencé à énoncer les dons que posséderait la princesse. Il était conscient de ne pouvoir maintenir son contrôle mental très longtemps, aussi retardait-il son attaque au maximum.

Quand enfin la fée jaune s’était avancée vers le berceau, il était intervenu. La lutte avait été brève, une fraction de seconde, avant qu’il ne perçât les maigres défenses de la fée, totalement prise au dépourvu.

Alors il avait dicté ses ordres :

— C’est une femme, dit la fée jaune. Mais elle sera l’être humain le plus intelligent ayant jamais foulé le sol de Fuinör. Et si les hommes ne lui obéissent pas, elle les détruira !

Afin que le triomphe de l’enchanteur fût total, il fallait que nul ne se rendît compte de ce qui venait d’arriver. Cela avait été pour lui un jeu d’enfant de modifier les vibrations portant les paroles de la fée, transformant pour toutes les personnes présentes le sens de la phrase en son contraire. Ses sœurs ne semblant rien avoir remarqué, l’enchanteur avait relâché son contrôle sur la fée jaune, non sans avoir placé dans son esprit un verrou sur les événements de la minute précédente. Elle aussi croirait désormais avoir condamné Rowena à la stupidité. Plus grande encore serait sa surprise lorsque viendrait pour l’intelligence le jour de la rébellion.

Epuisé par son effort, mais le cœur empli de joie, l’enchanteur avait observé le départ des fées puis s’était transporté jusqu’au cœur de la forêt. Maintenant il aurait tout le temps de recouvrer ses forces !